26 mars 2015

Nous sommes plus fortes qu'avant

Nous sommes plus fortes qu’avant.

REFRAKA, bénéficiaire de la bourse à Haïti, à l’occasion du 5e anniversaire du tremblement de terre

Rezo Fanm Radyo Kominote Ayisyen (REFRAKA) est un réseau de femmes haïtiennes travaillant au sein des radios communautaires. À travers les formations et le renforcement des capacités, REFRAKA développe les compétences des femmes dans 27 stations de radio communautaires, et propose aux femmes et aux hommes des ateliers axés sur le contenu afin de changer la façon dont on parle des femmes, ainsi que la vision stéréotypée des rôles homme-femme qui prédomine dans le pays. En 2014, Mama Cash a attribué à REFRAKA une bourse annuelle de 20 000 euros.

En janvier 2010, le monde a été témoin du pire tremblement de terre jamais subi par Haïti. Le désastre a affecté trois millions de personnes, tuant des centaines de milliers d’entre elles et laissant plus d’un million de personnes sans abri. Des édifices historiques, des écoles, des hôpitaux et des bâtiments gouvernementaux se sont effondrés, des infrastructures essentielles ont été détruites, rendant toute intervention presque impossible. Une fois la catastrophe passée, les Haïtiens ont dû faire face à une épidémie de choléra qui a fait des milliers de victimes supplémentaires en se propageant parmi les survivants. A la suite du tremblement de terre, les Haïtiens ont afflué dans des camps de réfugiés surpeuplés. Dans les camps, comme c’est souvent le cas quand un désastre se produit, les problèmes déjà existants de violence sexuelle et de violence basée sur le genre ont encore empiré.

Quand le tremblement de terre a frappé, le réseau de femmes des radios communautaires haïtiennes (REFRAKA) était dans sa neuvième année. Créé en 2001 par un groupe de femmes journalistes de radio, REFRAKA entendait donner aux femmes un rôle plus important dans les médias haïtiens, et leur permettre d’accéder aux prises de décision dans les radios communautaires. Le réseau offrait aux femmes au sein des radios communautaires une formation technique, ainsi que des ateliers axés sur le contenu destinés à la fois aux femmes et aux hommes et dont le but était de changer la façon dont les femmes et les filles sont représentées dans les médias. REFRAKA avait compris qu’en utilisant des radios communautaires, le réseau pourrait à la fois aider les femmes dans les radios et commencer à éradiquer les stéréotypes qui désavantageaient les femmes.

Le tremblement de terre de 2010 a eu des conséquences désastreuses sur le travail de REFRAKA. Le bureau du réseau, ainsi que son équipement et ses archives furent détruites. Une des membres du réseau fut tuée, plusieurs autres furent blessées, et un certain nombre de membres perdirent des proches et des biens personnels. En l’espace de quelques instants terrifiants, neuf ans de travail acharné furent perdus. Cependant, la conviction des membres quant à leur travail continua à grandir et même à s’intenfier. En fait, trois mois seulement après le tremblement de terre, Marie Guyrleine Justin, la coordinatrice du réseau REFRAKA, s’exprima de façon optimiste, en expliquant qu’en dépit des conditions épouvantables « davantage de femmes expriment leur vérité ». *** En évoquant le cinquième anniversaire du tremblement de terre, Marie Guyrleine souligne également que « le besoin de faire face à toutes ces difficultés et la volonté de continuer à travailler avec les femmes des radios communautaires nous ont rendues plus fortes sur le plan organisationnel ».

Bien que la communauté internationale ait investi près de 13 milliards de dollars dans la reconstruction suivant le tremblement de terre, « les intérêts stratégiques des femmes n’ont pas été pris en compte dans ce processus », selon Marie Guyrleine. « Les femmes n’ont pu influencer les décisions sur la manière dont les fonds étaient alloués. » Le rapport de l’organisation Human Rights Watch, « Personne ne se souvient de nous » [Nobody Remembers Us], renforce les arguments de Marie Guyrleine, en démontrant comment l’aide et les efforts de relance ont échoué à répondre aux besoins et aux droits des femmes et des filles. Venant appuyer les propos de Marie Guyrleine, le rapport nous apprend que les voix des femmes directement affectées par le tremblement de terre ont été exclues du processus de reconstruction. En conséquent, bien que la reconstruction ait fait beaucoup en matière d’infrastructures, les efforts déployés n’ont pas tenu compte du besoin de rebâtir une société et une culture haïtiennes plus solidaires et équitables.

Si la reconstruction n’a pas répondu aux besoins des femmes, elle n’a pas non plus donné les résultats espérés en matière de croissance. Les donateurs ont commencé à se retirer du pays. Le Venezuela, qui a été un moment en position de fournir un soutien financier, fait maintenant face à sa propre crise financière. De plus, le Président Martelly gouverne par décret depuis la mi-janvier. Bien que la population manifeste contre cette démonstration de pouvoir, il est impossible de nier – étant donné son contexte financier et politique – qu’Haïti risque de replonger dans un système de gouvernement dictatorial. Or l’expérience montre que dans les moments de crise, les objectifs du mouvement des droits des femmes sont les premiers à être mis à l’écart du discours et du débat publics.

« C’est dans le contexte de cette situation dramatique qu’une attention spécifique aux femmes et aux filles est nécessaire », déclare Marie Guyrleine. Dans un pays où les radios communautaires sont la forme de média le plus écouté, il est crucial de s’assurer que les femmes et les filles peuvent prendre en main la radiodiffusion, en dénonçant les conditions qui limitent leur sécurité et leur éducation, et en changeant la façon dont la communauté les perçoit. En aidant les femmes à revendiquer leur propre voix, REFRAKA affirme que les femmes joueront leur rôle dans la vie politique du pays. Marie Guyrleine nous dit : « les femmes des radios communautaires à Haïti ont décidé de se battre pour s’assurer que les droits des femmes soient respectés au sein de la société. Aussi longtemps que le réseau existe, nous continuerons à encourager de plus en plus de femmes à participer aux radios communautaires, à prendre des décisions, à s’organiser pour lutter contre la discrimination. Nous sommes plus déterminées que jamais à continuer à former des femmes présentatrices et productrices dans les 27 stations radio communautaires de notre réseau afin de participer activement à la gestion des radios communautaires. »

*** (« Diffuser les voix des femmes pour la reconstruction d’Haïti » [Broadcasting Women’s Voices in Haiti’s Reconstruction], par Beverly Bells pour Other Worlds)

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