29 mars 2018

Qu’est-ce il y a un dans un nom ?

En 2017, nos quatre Associées de programmes régionales se sont penchés sur les noms donnés par Mama Cash aux régions différentes dans lesquelles travaillent ses bénéficiaires-partenaires. En effet, si l’histoire est écrite par les vainqueurs, ces « vainqueurs » (généralement les puissances coloniales) ont également eu le pouvoir de choisir les noms. 

Au lieu de continuer à perpétuer cette version de l’histoire, nous souhaitons utiliser des noms régionaux libérateurs et justes aux yeux de nos bénéficiaires-partenaires. Les noms doivent correspondre à la façon dont les communautés d’une région s’identifient et se désignent eux-mêmes - pas à celle dont d’autres les ont identifiés.    

Ce processus de réflexion nous amène à proposer les noms régionaux suivants : Afrique et Asie de l’Ouest ; Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est et Océanie ; Europe, Asie centrale et du Nord ; Amérique latine et Caraïbes. 

Laissons nos Associées de programmes régionales nous expliquer comment et pourquoi elles ont choisi ces nouveaux noms.  

Les régions

l’Afrique et l’Asie de l’Ouest

Programme Associate Refilwe MoahiEcrit par Sanne Rezk. Refilwe Moahi – Associée de Programme pour l’Afrique et L’Asie de l’Ouest. Vous pouvez lui contacter à africawestasia@mamacash.org

Nous proposons de nommer cette région l’Afrique et l’Asie occidentale pour reconnaître une histoire commune qui a donné lieu à des similarités de culture, de tradition, de réalités politiques et de résistance envers l’oppression, et avec la volonté de renier les termes coloniaux. Notre raisonnement s’appuie sur deux raisons principales.

Premièrement, nous appréhendons l’Afrique comme une entité unique et unifiée, rompant avec les pratiques coloniales et racistes qui consistent à distinguer et à désigner l’Afrique du Nord comme une région « supérieure sur le plan racial » à l’Afrique « subsaharienne ». Cette division est un héritage de l’orientalisme et repose sur une perception eurocentriste, selon laquelle les personnes au teint plus clair qui vivent dans le nord de l’Afrique sont considérées comme étant plus avancées et plus civilisées que les personnes au teint plus foncé qui vivent sur le reste du continent. 

Par ailleurs, même s’il est vrai que les populations du nord de l’Afrique ont de nombreux points communs avec les populations de l’Asie occidentale, elles sont également liées au reste du continent africain par la géographie, la culture et l’histoire. Les autres facteurs d’unification du continent sont la religion - tant l’islam que le christianisme sont répandus à travers toute l’Afrique - et un passé colonial commun qui a conduit à la division et à la création arbitraire de nations, puis aux guerres de libération qui ont suivi. 

Deuxièmement, nous proposons de nous référer à l’Asie occidentale pour regrouper les pays suivants : Arabie Saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Irak, Iran, Israël, Jordanie, Koweït, Liban, Oman, Palestine, Qatar, Syrie, Turquie et Yémen. Le terme « Moyen-Orient », utilisé pour la première fois au 19e siècle par les Britanniques pour désigner ce qu’on appelait jusqu’alors le Proche-Orient, traduit une vision du monde eurocentriste dans laquelle les pays européens étaient considérés comme supérieurs sur le plan politique, économique, militaire et intellectuel. 

Naturellement, beaucoup de groupes ethniques vivent dans des régions qui dépassent les frontières nationales contemporaines ; c’est une chose que l’Asie occidentale et l’Afrique ont en commun. Bon nombre de ces groupes ethniques partagent le même vécu d’avoir dû lutter pour établir un État indépendant. Ainsi, en considérant l’Afrique comme une entité unique et unifiée et en refusant d’utiliser le terme « Moyen-Orient », Mama Cash rompt avec la vision eurocentriste. 

 1. Pour en savoir plus sur l’idéologie colonialiste et raciste qui sous-tend la séparation de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne, veuillez consulter les liens suivants : http://www.pambazuka.net/en/category.php/features/79215 ; http://www.jstor.org/stable/4006476?seq=1#page_scan_tab_contents ; 

http://science.jrank.org/pages/8199/Africa-Idea-Racialization-Africa.html

 2. L’orientalisme est une vision du monde qui imagine, accentue, exagère et déforme les différences entre les populations et les cultures asiatiques et arabes d’une part, et celles de l’Europe et des États-Unis d’autre part. Il consiste souvent à considérer les cultures asiatiques et arabes comme exotiques, arriérées, non civilisées, voire même dangereuses. Edward W. Said, auteur du livre « L’Orientalisme », définit l’orientalisme comme l’acceptation par l’Occident d’une « distinction de base entre l’Est et l’Ouest comme point de départ de théories, épopées, nouvelles, descriptions sociales et récits politiques sur l’Orient, ses populations, ses coutumes, son "esprit", sa destinée, etc. ». Tiré de http://www.arabstereotypes.org/why-stereotypes/what-orientalism

Pour en savoir plus sur l’orientalisme :

https://www.khanacademy.org/humanities/becoming-modern/intro-becoming-modern/a/orientalism

http://reappropriate.co/2014/04/what-is-orientalism-and-how-is-it-also-racism/

L’Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est et l’Océanie

Saartje BaesEcrit par Sarah Baes, Associée de Programme pour l’Asie de l’Est, du Sud et de Sud-est, et l’Océanie. Vous pouvez lui contacter à asiaoceania@mamacash.org

L’Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est et l’Océanie abritent plus de la moitié de la population mondiale. Reconnaissant la diversité de cette immense région désignée de manière conventionnelle par les termes « Asie et le Pacifique » ou « Asie et Océanie », nous proposons de citer explicitement les différentes sous-régions asiatiques et de faire référence à l’Océanie plutôt qu’au Pacifique, dans un souci de clarté. 

Tout d’abord, en faisant référence aux sous-régions précises, nous reconnaissons que la diversité linguistique, culturelle et politique est une caractéristique particulière de la région asiatique.  En nommant explicitement les sous-régions de l’Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est, nous reconnaissons qu’il existe certains points communs dans chaque sous-région – comme un passé colonial commun et l’influence des mouvements de libération et de décolonisation d’un pays à l’autre – et nous appelons à mettre fin à l’emprise et au comportement colonial de l’Europe occidentale. Nous choisissons de regrouper les sous-régions de l’Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est, car les événements historiques récents les relient culturellement et les différencient clairement de l’Asie centrale, occidentale ou du Nord.

Ensuite, nous proposons d’utiliser le terme « Océanie » plutôt que « Pacifique » pour désigner la zone géographique qui recouvre les îles de la Mélanésie, la Micronésie, la Polynésie, ainsi que la Nouvelle-Zélande et le continent australien. Les termes « Océanie » et « Pacifique » sont souvent utilisés indifféremment, y compris par les féministes de la région.  Nous préférons employer le terme « Océanie » parce qu’il est moins ambigu que le terme générique « Pacifique ». « Pacifique » prête davantage à confusion, car il recouvre différentes réalités. Parfois il peut être utilisé pour désigner la même région que l’Océanie, telle que décrite ci-dessus. Cependant, il peut également inclure un grand nombre d’autres îles situées dans l’océan Pacifique mais qui n’appartiennent pas à l’Océanie, comme les îles de l’est de l’océan Pacifique qui font partie de l’Amérique latine.  Enfin, le terme « Pacifique » revêt aussi une connotation politique : certains estiment en effet que, d’un point de vue politique, le terme « Asie Pacifique » permet de légitimer l’implication des États-Unis dans la région.

Enfin, nous considérons que cette région Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est et Océanie constitue un seul et unique bloc régional. Les activistes de la région s’unissent souvent au sein de ce groupe régional. La proximité géographique des États et des sous-régions constitue raison supplémentaire.  Par ailleurs, de nombreux mouvements migratoires et de dispersion de populations entre l’Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est et l’Océanie ont créé des similarités de cultures et de langues. Enfin, du point de vue de la protection des droits humains, la région Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est et Océanie est la seule à ne pas disposer d’un instrument juridique, d’une cour ou d’un autre organe pour les droits humains. Cette absence de dispositif régional pour les droits humains peut inciter les activistes à conjuguer leurs forces.

3. La Charte du 1er Forum féministe du Pacifique stipule : « [nous sommes] des Féministes d’Océanie. Nous partageons des liens communs avec wansolwara (l’océan), vanua (la terre) et tua’a (les ancêtres). http://www.fwrm.org.fj/images///PFF//PFF-Charter-Final-2Dec2016.pdf

4. L’implication des États-Unis dans la région (certaines îles revendiquées par les États-Unis sont situées dans l’océan Pacifique) est utilisée pour justifier l’appartenance des États-Unis à la région « Asie Pacifique ». Pour plus d’information, veuillez vous référer à Asia Pacific in World Politics, Derek McDougall, 2016, p. 6 https://www.rienner.com/uploads/5772df0a12b70.pdf

5. https://europa.eu/european-union/about-eu/countries_fr

6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Europe_de_l%27Ouest

 

Europe, Asie centrale et du Nord

Ecrit par Sophia Sakhanberidze, Associée de Programme pour l’Europe, l’Asie Centrale et du Nord. Vous pouvez lui contacter à europecentralnorthasia@mamacash.org  

La région Europe, Asie centrale et du Nord s’étend de l’Irlande jusqu’à l’extrémité orientale de la Russie et fait partie de ce que l’on appelle le continent eurasien. L’Europe est délimitée à l’est par les monts Oural en Russie et regroupe les pays de l’Union européenne, les États non membres qui inclus l’Islande, la Norvège et la Suisse, et les pays de la péninsule des Balkans ainsi que le Bélarus, la Moldavie, l’Ukraine et la partie de la Russie située à l’ouest de l’Oural. 

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe s’est trouvée divisée en deux blocs : le bloc de l’Ouest, sous l’influence des États-Unis, et le bloc de l’Est, sous l’influence de l’Union soviétique. Même s’il n’y avait jamais eu de division nette historique ou culturelle entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest auparavant, les événements récents ont fortement marqué la sphère politique et socioéconomique, avec notamment de grandes inégalités sociales, un faible niveau de sécurité sociale et une forte désintégration sociale et politique (en particulier dans les pays de l’est de l’Europe), rapprochant ainsi leur expérience politique et socioéconomique des États de l’ex-Union soviétique. 

 

Notre proposition d’appeler cette région Europe, Asie centrale et du Nord intervient en remplacement du nom « Europe et CEI », précédemment utilisé par Mama Cash. Ce nom était une combinaison de notions politiques et géographiques, où « Europe » désignait un terme géographique, tandis que « CEI » (Communauté des États indépendants) faisait référence à l’union politique de plusieurs États issus de l’ex-Union soviétique. Cette nouvelle identification régionale est plus inclusive, plus représentative et mieux adaptée aux mouvements locaux du territoire hétérogène que recouvre ce portefeuille. L’Europe représente l’Europe géographique et une partie de la Fédération de Russie ; l’Asie centrale recouvre les pays du Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan ; et l’Asie du Nord fait référence à la partie de la Russie située au nord de la Mongolie et qui s’étend de l’Oural jusqu’à l’extrémité orientale de la Russie. 

Outre les pays mentionnés ci-dessus, ce portefeuille gèrera également les demandes et les groupes issus de la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Bien que géographiquement rattachés à l’Asie occidentale, ces pays ont vécu sensiblement les mêmes luttes de libération et de construction féministe que les pays d’Europe, Asie centrale et du Nord.

 7. Hankiss, Elemer (2011), The East-West Divide in Europe: Does it Exist?https://www.wilsoncenter.org/publication/281-the-east-west-divide-europe-does-it-exist

 8. Worldometers, « Asie occidentale » http://www.worldometers.info/world-population/western-asia-population/

Amérique latine et Caraïbes

Ecrit par Tamara Pels Idrobo Tapia, Associée de Programme pour l’Amérique Latine et les Caraïbes. Vous pouvez lui contacter à lac@mamacash.org

Depuis le 19e siècle, le terme « Amérique latine » désigne la région qui s’étend du Mexique au Détroit de Magellan. Dans son livre intitulé « The Idea of Latin America », Walter Mignolo observe que l’appellation de cette région dérive de l’histoire coloniale du continent et de ses conséquences, notamment au regard de la destruction des territoires et de l’anéantissement des cultures et des sociétés des populations autochtones. Le mot « latine » provient des langues parlées par les colons, et « Amérique » est le nom du continent ainsi baptisé en l’honneur du cartographe italien Amerigo Vespucci.

Malgré l’héritage colonial du nom « Amérique latine », les populations de cette région revendiquent cette appellation.  Mignolo explique comment les habitants de la région se sont forgés une identité autour du terme « Amérique "latine", le transformant en une réflexion critique à des fins de décolonisation intellectuelle et l’écartant de son origine impériale ». Le nom « Amérique latine » reflète les connexions qui existent entre toutes les nations américaines situées au sud des États-Unis et du Canada. L’utilisation du terme « Amérique latine » met l’accent sur l’histoire socioéconomique similaire des pays de la région, qui partagent non seulement un passé colonial commun, mais aussi un contexte néocolonial et un niveau semblable de développement économique. 

La région des Caraïbes est constituée des îles qui sont situées dans la mer des Caraïbes et en grande partie sur la plaque caraïbe. Elle inclut le Suriname et le Guyana qui, bien que partiellement ancrés sur la plaque sud-américaine, s’identifient comme des nations caribéennes car ils sont baignés par la mer des Caraïbes. Ce sont les Caribes, une population autochtone qui habitait dans les îles des Caraïbes, qui ont donné son nom à la région. Les États de la région partagent le même contexte historique et géographique et les mêmes réalités politiques, particulièrement du fait que la plupart des pays européens qui les ont colonisés les ont ensuite intégrés dans leurs empires respectifs. 

Nous pensons que cette région doit être considérée comme un seul bloc pour trois raisons. Premièrement, la proximité géographique des pays a conduit à la création de cultures, histoires et systèmes politiques communs. Deuxièmement, il existe une volonté affichée des populations de l’ensemble de la région de tisser des liens les unes avec les autres et de redéfinir des identités, discours et pratiques qui leur sont propres, tels que les mouvements féministes. Enfin, ces États partagent une longue histoire commune, un héritage de l’exploitation, du colonialisme, du racisme, des déplacements et de la dispersion des populations, une forte résistance à ces oppressions et une volonté de célébrer leurs cultures et leurs identités spécifiques. En proposant de considérer cette région comme un seul bloc, Mama Cash respecte la façon dont les habitants de cette région expriment leurs idées de la justice, de la dignité et de l’autodétermination et s’efforce de soutenir au mieux leurs actions en faisant de ces idées une réalité. 

 

9. Voir le livre de Walter Mignolo « The Idea of Latin America », p. 44-45.

10.Définition du néocolonialisme en tant que « recours à des pressions économiques, politiques, culturelles ou d’autre nature pour exercer un contrôle ou une influence sur d’autres pays, en particulier d’anciennes colonies ».  

11. La plaque caraïbe est une plaque tectonique principalement océanique, glissée sous la masse continentale de l’Amérique centrale et de la mer des Caraïbes, au large de la côte nord de l’Amérique du Sud.

12. Pour plus d’informations sur les mouvements féministes d’Amérique latine et des Caraïbes et sur le contexte historique, veuillez cliquer sur le lien suivant : https://www.amherst.edu/system/files/media/1629/women%20soci%20mvt%20LA-%20Safa.pdf

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