6 novembre 2019

Le réseau des femmes autochtones Bai : un mouvement de résistance contre un " développement " destructeur

Sous la direction du président Duterte, des terres autochtones sont actuellement accaparées pour des projets de développement commerciaux qui chassent les communautés autochtones. Ces déplacements de populations affectent en particulier les femmes autochtones, qui sont le groupe le plus vulnérable aux Philippines. Mais nos partenaires bénéficiaires du Groupe de femmes autochtones Bai sont en train d'inciter les femmes autochtones de tout le pays à se rassembler et à résister.

À l'est du Vietnam et au nord de l'Australie, on trouve un groupe d'îles constituées en grande partie de côtes et de forêts tropicales. C'est l'un des dix pays les plus riches en biodiversité de la planète. C'est un endroit magnifique, mais aussi un endroit qui a connu la violence et l'oppression, aux mains de puissances étrangères – Espagne, États-Unis, Japon – qui se sont disputé ses ressources. Et encore aujourd'hui, bien que cela prenne des formes différentes, cette situation perdure. Mais le Réseau des femmes autochtones Bai (Bai) travaille sans relâche pour préserver l'intégrité de la terre qu'elles aiment et les droits de ses habitants autochtones, ainsi que les moyens de subsistance qui en dépendent.

Créée en 2004, Bai a pour mission de garantir et de défendre les droits des femmes autochtones à la terre, aux ressources et à l'autodétermination. En tant que réseau national de dirigeantes autochtones régionales et provinciales, ses membres travaillent ensemble à la défense des droits des femmes autochtones à la terre, aux ressources et à l'autodétermination. En interne, elles renforcent les liens entre les groupes de femmes autochtones dans différents domaines grâce à des ateliers et des formations, qui contribuent également à renforcer les capacités de leurs membres à s'organiser et à mener des campagnes. Sur le plan extérieur, elles se sont battues pour – et ont obtenu – voix au chapitre lorsqu'il s'agit de prendre des décisions sur les politiques qui affectent les populations autochtones. Et avec le soutien des communautés qu'elles ont encouragées à travers le pays, elles sont en mesure d'exprimer leurs demandes haut et fort.

Des moyens de subsistance en danger

La menace pour la survie des communautés autochtones et des femmes en particulier prend actuellement la forme du programme économique du président Rodrigo Duterte " Build, Build, Build " (Construire, Construire, Construire). Élu en 2016, le président Duterte a rapidement acquis une notoriété internationale suite à sa campagne de lutte contre la drogue, particulièrement violente, à travers laquelle il s'est engagé à éradiquer la criminalité (cette campagne a causé la mort à ce jour de plus de 6 500 personnes). Son programme ironiquement nommé " Build, Build, Build " (Construire, Construire, Construire) a cependant moins déclenché de critiques. Lancé en 2017, le programme est présenté par le gouvernement comme l'ouverture d'une voie vers un " âge d'or " des infrastructures, capable de créer des emplois tout en jetant les bases de la croissance économique.

" Le lien que nous entretenons avec la terre est basé sur un concept très différent, mais pour le gouvernement, la terre est soit privée soit commerciale."


Mais cela se fait aux dépens des droits et des moyens de subsistance des populations autochtones, et en particulier, des femmes autochtones. L'initiative de développement de Duterte facilite " l'accaparement des terres " (la saisie normalement illégale des terres) par des sociétés multinationales pour des projets de développement comme la construction de méga-barrages, de super autoroutes et de zones économiques. Kakay Tolentino, coordinatrice nationale, avec qui nous avons échangé via Skype, explique la situation ainsi :

" Le gouvernement des Philippines a classé toutes les terres en deux catégories : les terres privées et les terres à usage public/commercial. Le lien que nous entretenons avec la terre est basé sur un concept très différent, mais pour le gouvernement, la terre est soit privée soit commerciale. Partout où vivent les peuples autochtones, toutes les terres sont déclarées par le gouvernement comme des terres disponibles et cessibles. Une propriété du gouvernement. Pour justifier cela, le gouvernement a promulgué de nombreuses lois foncières qui suppriment les droits des peuples autochtones sur leurs terres ancestrales. Depuis, tout ce que le gouvernement veut faire, il peut le faire. "

Même si en 2009 la Loi sur les droits des peuples autochtones a été adoptée, ajoute Kakay, " cette loi n'est pas vraiment la réponse à l'appel des peuples autochtones concernant nos droits à la terre ancestrale et à l'autodétermination. " En d'autres termes, elle ne leur fournit pas les outils juridiques dont ils ont besoin pour intervenir sur les projets de développement qui entraînent leur déplacement forcé.

Non seulement les terres autochtones sont volées, mais en conséquence, les populations autochtones sont chassées de leurs foyers. Et comme le dit Kakay, " nous n'avons pas d'autre source que l'environnement pour nos moyens de subsistance. " Cela affecte les femmes en particulier, car au sein des communautés autochtones, les femmes sont généralement responsables de la gestion de la production alimentaire. Mais grâce aux réseaux de groupes militants que Bai construit à travers le pays, les femmes autochtones sont à l'avant-garde de la résistance.

" Le pays le plus dangereux pour les militants écologistes "

Bai aborde les problèmes auxquels sont confrontées leurs membres sous de nombreux angles différents, parmi lesquels les manifestations. En organisant des manifestations, elles renforcent la visibilité de leurs enjeux et font entendre la voix des femmes autochtones dans le discours public. Cette stratégie a également modifié la dynamique au sein de leurs propres communautés. " Depuis que les membres de Bai ont eu le courage de sortir manifester dans la rue, de nombreux hommes autochtones reconnaissent notre force ", dit Kakay. " Ils ont dit que nous avions démontré à travers ces confrontations que nous savons comment traiter avec les forces armées. Depuis, les hommes autochtones nous reconnaissent comme des égaux. "

" Depuis que les membres de Bai ont eu le courage de sortir manifester dans la rue, de nombreux hommes autochtones nous reconnaissent comme des égaux.


C'est en soi une petite victoire. Aux Philippines, les femmes autochtones restent l'un des groupes les plus marginalisés et les plus vulnérables : exclues des différentes formes de la vie publique, exposées à la violence des forces de l'État et privées d'accès (ou bénéficiant d'un accès limité) aux services de santé, aux services sociaux et à l'éducation. Quand les femmes autochtones se lèvent pour résister au programme destructeur " Build, Build, Build ", elles sont, en particulier, de plus en plus souvent ciblées comme des " terroristes ". Pour mener sa soi-disant " guerre contre la drogue ", le président Duterte a également de plus en plus militarisé le gouvernement des Philippines, rétablissant même illégalement la loi martiale dans certaines régions (rappelant la dictature corrompue de l'ancien président Ferdinand Marcos dans les années 1970). Ces forces armées s'en prennent aux militants qui perturbent le déroulement de l'opération " Build, Build, Build ", les emprisonnant sur la base d'accusations forgées de toutes pièces. Les exécutions extrajudiciaires, comme dans le cas de
Leah Tumbalang, une dirigeante Lumad, se produisent trop fréquemment. Avec 30 défenseurs de l'environnement assassinés en 2018, les Philippines ont été déclarées " pays le plus dangereux pour les militants écologistes " l'année dernière.

Dans certains cas, Bai a pu activer son réseau pour mobiliser en faveur de la libération des membres emprisonnés de leur communauté, comme dans le cas de Rachel Marino. " Agent de santé, elle faisait son travail dans la communauté, fournissant des services de santé, mais ils ont dit qu'elle appartenait à la Nouvelle armée populaire qui se bat contre les forces armées ", explique Kakay. " Ils ont même affirmé qu'elle avait tué des membres des forces armées. Ils l'ont emprisonnée sur la base de ces fausses accusations, mais comme nous avons réussi à mobiliser la communauté et elle a été acquittée. "

Des progrès structurels ont également été enregistrés. Grâce au travail en réseau de Bai et à sa visibilité accrue, de nouvelles organisations de femmes autochtones ont été créées dans les régions de Sierra Madre, Central Luzon et Mindanao. Bai est régulièrement invitée à contribuer aux discussions sur les droits des peuples autochtones et le développement, comme lors de la CEDAW 2016 à Genève, en Suisse et à la Chambre des représentants des Philippines. En outre, Eufemia Campos Cullamat, membre du Conseil national de Bai, est devenue la première femme autochtone élue à la Chambre des représentants des Philippines. Et comme Bai a de plus en plus accès à ce droit de représentation au gouvernement, ses membres sont en mesure de créer un espace pour les demandes des femmes autochtones dans les décisions politiques qui affectent leurs communautés. De l'intérieur comme de l'extérieur, ses membres sont en train de transformer les systèmes et les structures qui décident des vies qui comptent vraiment.

Une approche globale

Lorsqu'on lui demande si elle a des conseils à donner aux autres personnes qui essaient de s'organiser dans leurs propres contextes, Kakay formule quelques mots pleins de sagesse : " Lorsque nous nous organisons, nous devons aborder les problèmes auxquels les femmes sont confrontées de manière globale – du leadership et de la représentation à la discrimination et à l'accès aux ressources. En gardant cela à l'esprit, et quand nous travaillons ensemble, il est possible de parvenir à l'autodétermination. "

 

 

Partager cet article