24 avril 2014

Le Salvador : voici la femme qui ose s’opposer à l’état contre l’avortement

Par Yifat Susskind (The Guardian)

Cristina Quintanilla a 18 ans lorsqu’en octobre 2004, alors enceinte de sept mois de son deuxième enfant, elle s’effondre de douleur sur le sol du domicile familial. « J’avais l’impression d’étouffer, comme si je ne pouvais plus respirer », raconte-t-elle, tremblant au souvenir qu’elle évoque.

Cristina, qui vit à San Miguel, au Salvador, perd connaissance et comme elle saigne abondamment, sa mère la conduit à l’hôpital. À son réveil, encore en proie aux vertiges causés par la perte de sang et l’anesthésie, celle qui vient de perdre son enfant s’étonne de voir non pas un docteur, mais un officier de police à son chevet.

« C’était étrange, car les docteurs portent du blanc, mais lui portait du bleu… Il m’a dit, “Vous êtes désormais en état d’arrestation”. J’étais encore plus troublée. »

Cristina Quintanilla a été emprisonnée après avoir perdu son bébé. Photographie : Claire Provost pour le Guardian

Quintanilla explique qu’elle s’est fait interroger alors qu’elle se trouvait encore sous l’effet de l’anesthésie, menotter puis transférer de l’hôpital à une cellule de prison où elle fut accusée d’avoir tué son enfant. Au bout de 10 mois, elle est jugée coupable de meurtre avec circonstances aggravantes et condamnée à 30 ans de prison. « Ce fut une terrible tragédie de plus dans ma vie. J’avais un fils de trois ans. Comment allais-je faire pour être auprès de mon enfant, de ma famille, avec une sentence [pareille] ? »

Le Salvador, qui a l’une des lois sur l’avortement les plus strictes au monde, considère que l’avortement est un crime, même lorsque la vie d’une femme est en danger. Des activistes des droits humains affirment que cette situation a donné naissance à un climat de persécution dans les hôpitaux du pays ainsi que dans les tribunaux, où toute femme qui perd son bébé est suspecte, d’autant plus si c’est une femme pauvre et jeune.

Des dizaines de femmes comme Cristina auraient été poursuivies et emprisonnées pour homicide après avoir subi des fausses couches, accouché d’enfants mort-nés, ou souffert d’urgences obstétriques sans recevoir de soins médicaux.

L’avocat de Cristina, Dennis Munoz Estanley, a été condamné par les conservateurs. Photographie : Claire Provost pour le Guardian

D’après l’Agrupación Ciudadana por la Despenalización del Aborto (Regroupement citoyen pour la dépénalisation de l’avortement), au Salvador, 129 femmes ont été poursuivies pour des crimes liés à l’avortement entre 2000 et 2011, dont 49 ont été condamnées (23 condamnations pour avortement, 26 pour homicide).

Dans un rapport publié en collaboration avec le Centre pour les droits reproductifs, le Regroupement citoyen déclare : « L’application de la loi nationale sur l’avortement a eu de sérieuses conséquences dans les hôpitaux et les centres de santé, où toute femme qui arrive en salle d’urgence avec une hémorragie est présumée criminelle. »

Dans bon nombre des cas documentés, les travailleur-euse-s de la santé ont signalé les femmes à la police.

Cristina a été libérée de prison en 2009, après que la Cour suprême ait jugé sa condamnation excessive. Aujourd’hui, elle fait partie d’un petit mouvement en expansion déterminé à contester la loi.

« Je compare ce que j’ai subi à un moteur qui m’aurait poussée à faire des choses que je n’arrive parfois même pas à concevoir. Si je les fais, c’est pour soutenir d’autres femmes. Il est injuste que ces lois permettent à nos systèmes judiciaires de faire autant de dégâts », dit Cristina, qui s’est fait calomnier et traiter de tueuse d’enfants dans les médias locaux, en plus de perdre contact avec son partenaire.

Ce mois-ci, des activistes ont lancé une campagne sollicitant la grâce officielle pour 17 femmes purgeant des peines de prison allant jusqu’à 40 ans. La plupart d’entre elles auraient été poursuivies après avoir subi des complications obstétriques sans assistance médicale.

Lois sur l’avortement

Au cours des 30 dernières années, des dizaines de pays ont procédé à la libéralisation de leurs lois sur l’avortement. Seule une petite poignée dont le Salvador, le Nicaragua et le Chili les ont renforcées.

En 1998, le Salvador a adopté un nouveau code pénal qui retirait les circonstances sous lesquelles l’avortement était autrefois permis. Tout avortement est maintenant illégal, peu importe les circonstances. En 1999, la constitution du pays a été de nouveau modifiée afin que le droit à la vie soit reconnu dès la conception.

L’an dernier, le refus de la Cour suprême d’autoriser le déclenchement d’un avortement médical pour une jeune femme de 22 ans atteinte du lupus, connue sous le nom de Beatriz, alors que l’on estimait sa vie en danger et que son fœtus n’était pas viable, fut accueilli par une condamnation internationale. Amnesty InternationalHuman Rights Watch et la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) ont tous exprimé leur inquiétude.

La santé de Beatriz s’étant dégradée, elle subit une césarienne destinée à lui sauver la vie à 27 semaines de grossesse. Son bébé meurt dans les heures qui suivent.

Parmi les prestigieux partisans de l’interdiction d’avorter au Salvador, on compte des hautes personnalités de l’église catholique ainsi que de l’Alliance républicaine nationaliste et de l’influent groupe de pression Sí a la Vida (Oui à la vie).

Tandis que l’affaire Beatriz était à l’étude, José Luis Escobar, archevêque de San Salvador, aurait insinué qu’il était inhumain et « contre-nature » qu’elle se fasse avorter, et dit : « Bien sûr, [Beatriz] a des problèmes de santé, mais elle n’est pas en danger de mort. Puisqu’il nous faut peser les deux vies, nous devons nous demander quelle est la vie qui est la plus menacée ? Nous sommes d’avis que c’est le fœtus qui court un plus grand risque ».

Selon Morena Herrera, une leader du Regroupement citoyen et de la Colectiva Feminista à San Salvador, la stigmatisation et la pression publique entourant l’avortement a empêché les dissidents de s’exprimer.

« Les gens ont peur… d’être pointés du doigt dans leur église, leur communauté, et même parfois chez eux », dit-elle. « Certaines personnes pensent que nous défendons les droits à l’avortement, pas les droits des femmes. Elles pensent que nous n’aimons pas les enfants. Parfois, nous faisons face à des situations de menace. »

L’avocat de Cristina, Dennis Munoz Estanley, est aujourd’hui condamné par les conservateurs comme « l’avocat pro-avortement ». Munoz Estanley, qui est à présent aussi le conseiller juridique du Regroupement citoyen, raconte que sa fille est victime de discrimination à l’école, et qu’il a été difficile de convaincre d’autres avocats de défendre de telles causes.

Pourtant, d’après Herrera, le cas de Beatriz a permis de changer le ton du débat public. « Sa situation et ses requêtes et la peur d’intervenir des médecins ne faisaient que prouver à quel point cette situation était absurde. Pour nous, il y a un avant et un après Beatriz ; les gens sont nombreux à dire que cela n’avait aucun sens de lui refuser la permission [de mettre fin à sa grossesse]. »

« Beaucoup de gens pensent qu’il convient maintenant de changer cette loi », ajoute-t-elle.

Rosa María Hernández, présidente des Católicas por el Derecho a Decidir (Catholiques pour le droit de décider), est d’accord. Elle affirme qu’un nombre croissant de catholiques se montre critique à l’égard de la loi sur l’avortement, bien qu’ils manquent d’espace pour en discuter.

« L’absolue pénalisation de l’avortement s’est révélée l’un des plus grands pas en arrière fait par le Salvador », confie-t-elle.

Si une femme plus riche peut très bien quitter le pays pour se faire avorter, ou se rendre dans une clinique privée qui ne la dénoncera peut-être pas, la plupart des femmes n’ont pas accès à ces alternatives : « Si vous êtes pauvres et souhaitez vous faire avorter, attendez-vous à aller en prison ou à mourir ».

En plus de la campagne sollicitant la grâce des 17 femmes incarcérées, les activistes ont constitué des dossiers contre le gouvernement salvadorien auprès de la CIDH. L’une des plaintes a été déposée au nom de Beatriz, l’autre au nom de « Manuela », une mère de deux enfants morte des suites d’un lymphome de Hodgkin alors qu’elle purgeait une peine de 30 ans de prison pour homicide avec circonstances aggravantes.

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