26 février 2014

Les femmes d’Amérique centrale mettent leur vie en jeu pour les droits humains

Par Jo Tuckmanthe Guardian 

Nul ne saurait accuser Berta Cáceres d’être timorée. Cette importante activiste hondurienne autochtone a reçu de nombreuses menaces, été victime de harcèlement judiciaire systématique et de campagnes de diffamation en raison des efforts qu’elle déploie afin de protéger les terres autochtones du Honduras des compagnies qui les vident de leurs ressources naturelles.

Pour Cáceres cela fait « tout simplement partie du combat », mais elle avoue que sans la solidarité de ses pairs, tout aurait pu en rester là. « La solidarité me motive à rester en vie et à être là où je suis », a-t-elle récemment déclaré lors d’une réunion de l’Initiative mésoaméricaine des Défenseuses des droits humains (IM-Defensoras) dans la capitale mexicaine. « Et, bien sûr, nous sommes résolues à continuer. »

IM-Defensoras est une initiative de trois ans visant à fournir des mécanismes de protection aux défenseuses des droits humains de la région qui soient sensibles à la dimension de genre et adaptés aux différents contextes tout en allant au-delà des options traditionnelles, habituellement axées sur l’organisation d’un type de garde policière ou d’aide à l’exil.

Les activistes des droits des femmes participant à cette initiative vont de celles qui, à l’instar de Cáceres, se concentrent sur les grandes campagnes collectives pour défendre les droits fonciers et culturels, aux activistes du Salvador qui soutiennent les femmes ayant été incarcérées pour avortement, ce qui génère de lourdes sanctions, quand bien même la vie de la femme serait mise en danger par une grossesse.

Quelle qu’en soit la cause, les organisatrices d’IM-Defensoras affirment que les activistes d’Amérique centrale sont de plus en plus touché-e-s dans le contexte d’une violence endémique alimentée par le désordre institutionnel, d’où des offres officielles de protection rarement efficaces et auxquelles il est difficile de se fier. L’initiative a documenté 414 attaques envers des femmes activistes entre 2010 et 2012, période au cours de laquelle 38 femmes auraient été tuées, et où une grande majorité de leurs morts seraient imputables à l’État.

« Le principe directeur est de trouver ce dont chaque défenseuse des droits humains a besoin pour poursuivre son travail », dit Cristina Hárdaga, du groupe féministe international Just Associates, l’une des six organisations ayant participé au lancement de l’initiative en 2010. « Nous tentons d’analyser la situation et de concevoir les mesures de protections requises. »

L’initiative s’est construite autour de la création de réseaux nationaux d’activistes. Jusqu’à maintenant, ces derniers se sont constitués au Mexique, au Guatemala, au Honduras, au Salvador et au Nicaragua, regroupant près de 360 membres. L’idée est d’étendre ces réseaux et d’en mettre en place de nouveaux au Costa Rica ainsi qu’au Panama.

L’importance de ces réseaux tient en partie au fait (reconnu) qu’il est généralement plus difficile pour les femmes activistes de compter sur le soutien familial et organisationnel que cela ne l’est pour les hommes. Par exemple, une femme leader en danger sera beaucoup plus susceptible de subir des pressions de la part de sa famille, voire même de ses collègues masculins, pour la faire renoncer à l’activisme.

« La perspective de genre équivaut à reconnaître que les défenseuses ont déjà enfreint les règles », dit Hárdaga. «  Cela influe sur le type d’agression ainsi que sur les réseaux d’appui qu’elles ont. »

Les réseaux constituent la base de la grande majorité du travail d’IM-Defensoras. En cas d’urgence, les réseaux pourraient notamment attirer l’attention sur des menaces de mort crédibles ou mettre en place l’exil temporaire. Ils élaborent des stratégies qui tiennent compte des complications, par exemple si l’activiste a des enfants.

Mais l’initiative reconnaît aussi que les incidences d’une urgence peuvent encore se faire sentir une fois le danger immédiat apaisé.

« Vous ne vivez plus de la même manière [suite à des menaces] », déclare l’activiste Ana Karina López, qui a reçu des menaces subséquentes à son activité auprès d’un groupe de femmes séropositives dans l’état mexicain du Tamaulipas, tristement célèbre pour sa violence liée au trafic de la drogue. « Vous vivez avec la conscience qu’on pourrait vous faire disparaître à tout moment. Vous vous mettez à vous demander à quel moment vous allez être exécutée. »

López raconte qu’elle a puisé sa force du réseau mexicain au cours de la manifestation tenue pendant tout un mois devant le ministère de la Santé de Tamaulipas, et dont les manifestants exigeaient l’accès aux médicaments contre le sida.

L’initiative encourage également les activistes à prendre garde au stress qu’elles accumulent entre les menaces répétées, les attaques, le harcèlement sexuel et les campagnes de diffamation. Le risque de surmenage se voit encore renforcé par le fait que la plupart des femmes activistes, ne touchant pas de salaire, exercent parallèlement des emplois rémunérés qu’elles cumulent avec plusieurs heures quotidiennes de tâches ménagères.

Lolita Chávez, une k’iche’ (langue maya) guatémaltèque activiste et mère de deux enfants, se retrouve en 2012 dans l’incapacité de manger après avoir failli être lynchée par un groupe de personnes qu’elle affirme avoir été envoyé par un patron politique local, tandis qu’elle se fait traiter de terroriste, de guérilla, de prostituée ou de folle. Quand l’initiative organise une campagne afin de lui adresser des messages de soutien, elle sent un certain regain d’optimisme.

« Je me disais : “Les autres pensent peut-être que je suis une terroriste, mais j’ai des sœurs qui me disent que je suis une défenseuse des droits humains” », dit-elle. « Ça faisait contrepoids. »

Chávez a aussi passé trois semaines en atelier au Mexique, destiné à l’aider à prendre soin de sa santé mentale et physique, ce qu’elle avait, comme la plupart des femmes activistes, négligé depuis des années.

« L’initiative m’a remplie de vie, mais nombreuses sont nos sœurs qui attendent d’avoir ce genre de soutien », mentionne Chávez lors de la réunion de Mexico City. « On peut faire le travail sans devenir une martyre. »

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