21 octobre 2014

Histoire de changement

 L’importance d’un contrat pour la protection des droits des filles employées du foyer au Mali

Ceci est un article écrite par notre bénéficière ADDAD, une organisation autodirigée de travailleuse du foyer de Bamako, Mali.

Voilà  l’histoire  de Nah COULIBALY, qui était aide-ménagère de Mme Djelika TRAORE.  Nah a 15 ans, elle est fille de Bakoroba COULIBALY et Fatoumata DIARRA de la commune de Moribabougou, région de Koulikoro. Les parents sont très pauvres, la maman ramasse des pierres pour les nouvelles constructions, le papa cherche du bois dans la brousse. Ils ont 5 enfants, 3 filles et 2 garçons.   Djélika est une patronne enceinte qui cherche une fille pour l’épauler. Une  de ces voisines à elle connait Fatoumata DIARRA, elle sait que Fatoumata a des filles à la maison qui ne vont pas à l’école et qui cherchent du travail. Nah est l’ainée de la famille et c’est elle qui est envoyée chez Djélika. Elle commence à travailler pendant six mois avec sa patronne Djélika avec qui elle n’a jamais eu de problèmes. Mais lorsque la petite sœur de Djélika, du nom de Kadia, lui demande de lui donner son aide-ménagère, à savoir Nah, les problèmes commencèrent. Dès son arrivée chez Kadia dans le quartier de l’Hyppodrome, Nah ne s’entend pas avec sa nouvelle patronne. Elle est régulièrement harcelée et maltraitée. Un jour Kadia tente de la frapper parce qu’elle a cassé un pot de fleur qui vaut soit disant 150 000 FCFA. C’est à la suite de cet évènement que Nah, terrorisée, a pris la fuite. C’était en novembre 2012. Kadia informe directement sa sœur Djélika de la fugue de Nah  mais sans avertir les parents de celle-ci. Djelika attend 15 jours pour annoncer la fuite aux parents. Misant sur l’ignorance et le faible statut social des parents, elle ne s’inquiétait pas de la disparition de Nah.

Or, quand les parents ont été informés, ils se sont fortement disputés avec la patronne. Cette dernière, une intellectuelle, s’est défendue en leur assurant qu’elle n’était pas responsable et que rien ne la liait à Nah sachant qu’aucun contrat n’avait été établi. Anéantie, la mère de Nah  a fait part de la disparition de sa fille à une amie, Dado CAMARA. C’est cette dernière qui lui a expliqué qu’il existait une association d’aides ménagères qui intervient dans ce domaine.

Fatoumata Diarra et son amie Dado se sont donc rendues au siège de l’ADDAD où elles ont été reçues par  l’Association. Après l’analyse de la situation, des membres de l’ADDAD se sont  rendus immédiatement chez Djelika  pour s’enquérir de plus d’informations et mettre en place des stratégies pour rechercher Nah. Malgré un accueil très suspicieux et peu coopératif de Djélika et de son mari, ils ont accepté après de multiples rencontres par  nous donner le numéro de téléphone du mari de Kadia. Après plusieurs appels insistants pendant plusieurs jours, il fini par dire que cette fille n’était plus son problème et qu’il avait fait de son mieux. Nous avons sillonné le quartier dans tous les sens, lancé des communiqués à la radio mais rien. Nous sommes donc allés voir la police, mais sans contrats ni arguments pouvant  impliqués la responsabilité de la patronne, la police n’a pas pu faire grand chose. Après 20 jours, nous avons enfin retrouvé Nah qui trainait dans les rues avec un groupe de petits dealeurs.

C’est alors que la mère nous a demandé de nous occuper de sa fille et de la placer. Nous lui avons trouvé un emploi pas loin de sa famille et c’est ainsi que nous avons établi notre premier contrat ADDAD pour protéger les droits de Nah, avoir des arguments fiables auprès des autorités judiciaires en cas de litiges et assurer le salaire mensuel négocié.

Lors des réunions de groupes dans les quartiers, lors d’émissions radio, l’ADDAD a dit qu’elle avait commencé à faire des contrats pour protéger les droits des filles. Grace à l’établissement de ces contrats, l’ ADDAD a amené un grand changement au niveau de ses membres et d’autres travailleuses qui viennent nous voir pour avoir des contrats sécurisés.

Une des conséquences inattendues a été que les logeuses, celles qui accueillent les filles des villages pour les placer, ont souhaité que l’ADDAD établisse les contrats directement et se charge de récupérer les payes. Mais cela nous demande beaucoup de travail et de moyens et nous n’arrivons  pas à y répondre complètement. Nous avons réellement besoin des services d’un juriste pour mener à bien cette mission.

Nous avons accompagné de nombreuses filles à avoir un contrat via l’ADDAD et qui sont désormais sécurisées. Nous  aidons aussi les travailleuses, qu’elles soient membres ou non de l’ADDAD, à récupérer leur salaire, même celles qui n’ont aucun contrat. Tout cela se sait et donne confiance aux travailleuses pour faire respecter leurs droits. Elles savent que l’ADDAD est là, active, elles sont sécurisées et protégées par l’ADDAD. Même la police tient compte maintenant des contrats établis par l’ADDAD pour les faire respecter en cas de non respect des droits ou de violence.

Grace à toute notre activité et aux victoires gagnées par l’ADDAD et ses membres, l’équipe militante se renforce. Aujourd’hui, nous avons une équipe de supervision qui sillonne chaque fin de mois les différents lieux de travail pour rencontrer les patrons et les aides ménagères afin de s’assurer du respect des droits de ces dernières. Il faut savoir que Nah Coulibaly, forte de son expérience, fait partie de l’équipe de supervision.

Nos relations de plus en plus fréquentes avec les autorités, les logeuses, les patronnes et d’autres associations  nous nous permettent de mieux soutenir, défendre, protéger et orienter un maximum de travailleuses domestiques.

Ainsi, nous gagnons en confiance et sommes de plus en plus nombreuses et motivées pour mener notre lutte et faire reconnaitre nos droits.

Cette histoire illustre un de nos plus grands combats au sein de l’ADDAD, à savoir la régularisation du statut des travailleuses domestiques.

Le parcours de Nah nous a permis de prendre conscience qu’on ne pouvait pas mener à bien notre lutte sans matérialiser par des contrats écrits les droits des travailleuses domestiques.

Ces contrats nous servent :

– à faire prendre conscience à chaque jeune fille, travailleuse domestique, que le contrat leur apporte l’application de leurs droits, la reconnaissance de leur statut et la prise en compte de leur identité

– à redonner confiance aux travailleuses, à leur prouver qu’elles sont capables de prendre en main leur vie et la défense de leurs droits

– à interpeller les employeuses devant les juridictions en cas de violation

– à rappeler aux employeuses, en bas de chaque contrat, que le travail domestique est réglementé par la loi et à faire connaitre les droits des travailleuses domestiques

– à montrer aux autorités judiciaires que nous sommes capables de défendre nos droits en utilisant les procédures légales pour faire avancer notre cause

– à interpeller les autorités administratives par des arguments légaux pour les mettre face à leurs responsabilités

– à faire changer les mentalités d’une société fortement patriarcale et religieuse pour faire retrouver la dignité à toutes ces jeunes filles, travailleuses domestiques.

Nous avons conscience que toutes ces démarches individuelles s’inscrivent dans la lutte collective. Au sein de l’ADDAD, nous nous devons de tisser ensemble chaque histoire, chaque colère, chaque combat, chaque victoire. Quelques soient nos parcours et nos expériences, nos intérêts sont les mêmes. Entre nous toutes, nous faisons vivre une vraie solidarité au quotidien. C’est ce qui fait notre cohésion et notre force. C’est notre combat pour notre dignité. Nous aussi, nous avons des droits !

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